L’entorse date de deux ans. L’opération, de dix-huit mois. Le radiologue a été formel, tout est en place, rien d’anormal. Le médecin a été rassurant. Et pourtant la douleur est toujours là, tous les jours, parfois plus fort qu’au début.

C’est une situation qui déroute, parce qu’elle contredit tout ce que nous croyons savoir du corps. Nous avons appris que la douleur signale une blessure et qu’elle s’éteint quand la blessure guérit. Quand elle reste, la première conclusion qui vient est qu’on a raté quelque chose. Un examen n’a pas été fait, un diagnostic est passé à côté, une lésion se cache quelque part.

Il arrive que ce soit le cas, et c’est pour cette raison qu’un bilan médical reste la première étape. Mais dans un grand nombre de situations, il n’y a rien à trouver de plus, et ce n’est pas parce que la douleur est imaginaire. C’est parce qu’elle a changé de nature.

Une douleur aiguë et une douleur persistante ne sont pas la même chose

La douleur aiguë est un signal. Vous posez la main sur une plaque brûlante, un message part vers le cerveau, votre main se retire avant même que vous ayez eu le temps d’y penser. Ce système est remarquablement efficace. Il vous protège, il vous immobilise le temps que les tissus se réparent, et il s’éteint quand le travail est fait.

La douleur devient chronique, par convention, quand elle dépasse trois mois. Ce seuil n’a rien d’administratif. Il correspond au moment où la plupart des tissus ont eu le temps de cicatriser. Passé ce délai, si la douleur persiste, elle ne renseigne plus sur l’état des tissus. Elle est devenue un problème en elle-même.

C’est une bascule difficile à admettre, parce qu’elle demande d’abandonner une équation à laquelle nous tenons : plus j’ai mal, plus c’est grave. Dans la douleur persistante, cette équation ne tient plus.

Le corps a réparé, le système d’alarme est resté réglé trop bas

Une image aide à comprendre ce qui se passe. Imaginez un système d’alarme installé chez vous. Au début, il se déclenche quand une porte est forcée. Puis, à force de se déclencher, il devient de plus en plus sensible. Il finit par sonner quand le chat traverse le salon, quand le vent fait vibrer une fenêtre, parfois sans raison identifiable.

Le système nerveux fonctionne un peu de cette manière. Quand des signaux de douleur circulent longtemps, les voies qui les transportent se modifient. Leur seuil de déclenchement s’abaisse. Des informations qui ne devraient pas être douloureuses, un simple contact, un mouvement banal, une posture tenue quelques minutes, se mettent à l’être. Les chercheurs parlent de sensibilisation.

Il faut insister sur un point. Ce phénomène n’est pas une invention de l’esprit ni une fragilité psychologique. Ce sont des modifications réelles, dans un système bien réel. La douleur ressentie est authentique. Ce qui a changé, c’est ce qu’elle indique.

Pourquoi l’imagerie ne tranche pas la question

C’est peut-être le point qui surprend le plus, et il vaut la peine de s’y arrêter.

Sur le mal de dos, les recommandations françaises sont claires : devant une lombalgie récente sans signe d’alerte, il n’est pas recommandé de faire de radio, de scanner ni d’IRM. La raison tenant à ce que les autorités de santé appellent l’absence de corrélation systématique entre les images et les symptômes.

Autrement dit : on retrouve des disques abîmés, des pincements et de l’arthrose chez quantité de personnes qui n’ont jamais eu mal de leur vie. Et on trouve des dos très douloureux dont l’imagerie est impeccable.

Cela ne veut pas dire que l’imagerie est inutile. Elle reste indispensable devant certains signes d’alerte, et elle est recommandée quand une douleur dépasse trois mois. Mais elle ne suffit pas à expliquer une douleur, et un examen réalisé au mauvais moment peut faire du mal autrement : en mettant sous les yeux une anomalie sans rapport avec le problème, il installe l’idée d’un dos fragile qu’il faudrait ménager. Or ménager un dos qui n’a plus rien à réparer entretient l’affaiblissement plutôt qu’il ne soulage.

Ce que trente ans de rééducation m’ont montré

Je suis kinésithérapeute depuis plus de trente ans, spécialisée dans la prise en charge de la douleur. C’est ce parcours qui m’a conduite à l’hypnose, et je crois qu’il vaut la peine d’expliquer comment.

En rééducation, on travaille sur ce qui est mécanique. On rend de la mobilité à une articulation, on relâche un muscle contracté, on réapprend un mouvement, on reconstruit ce qui s’est affaibli. Sur une blessure récente, sur une suite opératoire, sur un déficit fonctionnel, ce travail est efficace et souvent suffisant.

Puis il y a ces situations où l’on fait tout correctement et où la douleur ne bouge pas. L’articulation est libre, le muscle est souple, le mouvement est revenu, et la personne a toujours aussi mal. J’ai rencontré cela régulièrement, notamment dans deux domaines qui occupent une grande part de ma pratique.

Le premier est la rééducation de la mâchoire. On peut détendre les muscles masticateurs séance après séance : si la personne serre les dents chaque fois qu’une contrariété survient, la tension revient dans la semaine. Dans ce cas, le travail change de nature. Il devient plus sensoriel, centré sur les sensations de relâchement, et il s’accompagne d’un travail comportemental : la personne apprend à repérer le moment où elle serre, ce qui est la condition pour arriver à ne plus serrer.

Le second est la douleur persistante, et elle ne se limite pas au dos et au cou. Elle peut concerner le dos dans sa globalité, un membre, deux membres, parfois la tête. Elle prend souvent la forme de douleurs diffuses, qui se déplacent ou s’installent à plusieurs endroits, sans que tout le corps soit forcément touché en même temps. Dans ces situations, le corps se protège d’une menace qui n’existe plus depuis longtemps.

Dans ces situations, le travail manuel atteint sa limite, non pas parce qu’il est mal fait, mais parce que le problème n’est plus là où il agit. C’est ce constat, répété pendant des années, qui m’a amenée à chercher un outil qui travaille sur la perception de la douleur plutôt que sur les tissus.

Là où l’hypnose intervient

Pour comprendre ce que l’hypnose peut faire, il faut savoir que la douleur comporte deux dimensions.

  • La dimension sensorielle. Elle renseigne sur l’intensité, la localisation, la qualité de la sensation. C’est la dimension que l’on mesure quand on demande de noter sa douleur sur dix.
  • La dimension affective. C’est le caractère désagréable de la douleur, l’inquiétude qui l’accompagne, l’attention qu’elle capte en permanence, la place qu’elle prend dans une journée.

Ces deux dimensions n’empruntent pas les mêmes circuits cérébraux et ne varient pas nécessairement ensemble.

Les travaux sur l’hypnose et la douleur suggèrent que c’est surtout sur cette seconde dimension que quelque chose se joue. C’est ce qui explique une formulation que j’entends souvent, et qui déroute quand on l’entend pour la première fois : la douleur est toujours là, mais elle prend moins de place. Elle réveille moins la nuit, elle occupe moins l’esprit en journée, elle pèse moins sur l’humeur.

Cela peut sembler modeste. Ce ne l’est pas quand on vit avec une douleur depuis des années, parce que c’est précisément cette dimension affective qui use, qui isole et qui pousse à réduire progressivement ses activités.

Il faut rester juste sur ce que la recherche établit. Le rapport que l’Inserm a remis à la Direction générale de la santé en 2015 identifie des données solides pour l’hypnose associée à une anesthésie ou à une sédation lors d’une intervention, et pour le syndrome du côlon irritable. Sur d’autres indications, les auteurs jugent les données insuffisantes. L’hypnose n’est pas un traitement miracle, et je préfère le dire ici plutôt que de laisser croire l’inverse.

Ce que cela ne signifie pas

Deux malentendus reviennent souvent, et ils méritent d’être levés.

Le premier consiste à entendre « c’est dans la tête ». Ce n’est pas ce que dit la recherche sur la douleur persistante, et ce n’est pas ce que j’observe. Les modifications du système nerveux sont réelles, la douleur est réelle, et personne ne l’entretient volontairement.

Le second consiste à opposer les approches. Travailler sur la perception de la douleur ne dispense pas du suivi médical, ne remplace aucun traitement et ne justifie jamais de renoncer à explorer un symptôme nouveau. Les auteurs du rapport de l’Inserm désignent d’ailleurs le principal risque des approches complémentaires : la perte de chance, quand un accompagnement retarde l’accès à des soins nécessaires. Une douleur qui change de caractère, un symptôme qui apparaît, relèvent d’un avis médical avant toute chose.

Par où commencer

Si vous vous reconnaissez dans cette description, deux étapes ont du sens.

La première est de vous assurer que le bilan médical a été fait. Pas de le refaire indéfiniment, mais de savoir qu’il a été fait et que rien d’important n’a été laissé de côté.

La seconde est de déplacer la question. Tant que l’objectif reste de trouver ce qui est cassé, la recherche continue et la douleur avec elle. Quand la question devient « comment reprendre de la place dans ma vie malgré cette douleur », d’autres chemins s’ouvrent, dont la reprise progressive du mouvement et le travail sur la perception font partie.

C’est un changement de perspective qui demande du temps. Il commence par une consultation où l’on prend le temps de retracer, depuis le début, l’histoire de la personne et de sa relation avec la douleur : ce qui s’est passé, ce qui a été tenté, ce que la douleur a modifié dans le quotidien. C’est ce qui rend la prise en charge à la fois globale et spécifique, et c’est aussi pour cette raison que la douleur chronique demande une pratique spécialisée.

Questions fréquentes

Pourquoi ai-je encore mal alors que mon imagerie est normale ?

Passé trois mois, une douleur ne renseigne plus sur l’état des tissus. Les voies nerveuses qui transportent les signaux se modifient et leur seuil de déclenchement s’abaisse : c’est ce que les chercheurs appellent la sensibilisation. La douleur ressentie est authentique, c’est ce qu’elle indique qui a changé.

Une douleur persistante veut-elle dire que c’est « dans la tête » ?

Non. Les modifications du système nerveux sont réelles, la douleur est réelle, et personne ne l’entretient volontairement. Travailler sur la perception de la douleur ne revient jamais à dire que la douleur est imaginaire.

Que peut apporter l’hypnose sur une douleur chronique ?

La douleur comporte une dimension sensorielle et une dimension affective. Les travaux sur l’hypnose et la douleur suggèrent que c’est surtout sur la seconde que quelque chose se joue : la douleur est toujours là, mais elle prend moins de place. L’hypnose ne remplace ni le suivi médical ni aucun traitement.

Faire le point sur une douleur qui dure

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Stéphanie Marmara
Masseur-kinésithérapeute depuis plus de trente ans, spécialisée dans la prise en charge de la douleur, et hypnothérapeute à Paris 11.